petite grammaire du berbère – les verbes dérivés en S-

 

 

Petite grammaire du berbère

4ème partie : les verbes dérivés
par
Fernand BENTOLILA

 

 

1.  Morphologie.

Le préfixe S- se présente sous 3 formes : S-, Su-, Si-.

1.1.  S– est la forme la plus fréquente :

SK  « faire passer »

Sbrd  « refroidir »

1.2.  Su

Sufɣ « faire sortir »

1.3.  Si

SiGʷd « effrayer »

NB. La plupart du temps la base garde la forme de l’aoriste. Dans certains cas la base n’est pas attestée. D’autre part certains dérivés en S– sont à rapprocher de bases nominales :

 

udm « le visage » 

awal « la parole »

imṬi « larme »

Sudm « embrasser »

Siwl « parler »

SmiṬw « pleurnicher »

Formes des dérivés en S- (P, PN, AI).

            • P est toujours semblable à A
            • PN est toujours semblable à P sauf quelques rares exceptions.
            • AI est semblable à A dans les verbes du type Sbda « faire commencer ». Quand AI est différent de A, il ne se forme jamais par préfixation de T-, mais toujours par alternance :
 

SK « faire passer »

Sẓil « rendre bon »

Szur « rendre épais »

AI     Ska

AI     Sẓili

AI     Szuru

2.  Sens des dérivés en S.

Ces dérivés en S– ont une valeur générale de causatif ; mais avec le temps les significations ont été usées, et souvent le verbe dérivé est saisi comme un tout autonome, indépendamment de la base. Par exemple, Sfhm n’est plus analysé comme un causatif de fhm (« faire comprendre ») ; il est pris globalement comme le français « expliquer ».

Quand le lien avec la base est clair et que le dérivé en S– s’analyse comme un causatif, on peut dégager des régularités et des correspondances dans les constructions ; j’examinerai dans l’ordre les bases sans objet ni régime indirect, les bases avec régime indirect, et les bases avec objet.

2.1.  Bases sans objet ni régime indirect.

Le sujet du verbe de la base (užḍiḍ) devient l’objet du verbe causatif (ažḍiḍ) :

yufrw užḍiḍ « l’oiseau s’est envolé » > iSifrw urba ažḍiḍ « l’enfant a fait s’envoler l’oiseau ».

2.2.  Bases avec régime indirect.

Quand la base admet un régime indirect, le dérivé causatif l’admet aussi :

iḍuṛ usɣun i Sžṛt « la corde entoure l’arbre » > Sḍuṛx asɣun i Sžṛt « j’ai entouré l’arbre avec la corde ».

2.3.  Bases avec objet.

Dans ce cas nous avons 2 types de dérivés causatifs : ceux qui expriment le sujet du verbe de la base sous la forme d’un régime indirect et ceux qui l’expriment sous la forme d’un objet.

● type à régime indirect:

yusy urba aysum « l’enfant a pris de la viande » > Sisix aysum i urba « j’ai fait prendre de la viande à l’enfant ».

● type à objet:

inḍw urba iɣzr « l’enfant a traversé la rivière » > Snḍwx arba i iɣzr « j’ai fait traverser la rivière à l’enfant ».

petite grammaire du berbère – les verbes dérivés

 

 

Petite grammaire du berbère
par
Fernand BENTOLILA

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Les verbes dérivés

Table des matières

 

 

 

 

Quatre préfixes en berbère permettent de dériver des verbes à partir d’un verbe de base :

S– « causatif : factitif »

Tu– « passif action »

N– « passif état »

M– « réciprocité »

 

Chapitre 1.  Les dérivés en S-.

1.  Morphologie.

Le préfixe S– se présente sous 3 formes : S-, Su-, Si-.

Formes des dérivés en S– (P, PN, AI).

2.  Sens des dérivés en S.

2.1.  Bases sans objet ni régime indirect.

2.2.  Bases avec régime indirect.

2.3.  Bases avec objet.

Chapitre 2. Les dérivés en Tu-.

1.  Morphologie.

Formes des dérivés en Tu– (P, PN, AI).

2.  Sens des dérivés en Tu.

Chapitre 3. Les dérivés en N-.

1.  Morphologie.

Formes des dérivés en N– (P, PN, AI).

2.  Sens des dérivés en N-.

Chapitre 4. Les dérivés en M-.

1.  Morphologie.

Formes des dérivés en M– (P, PN, AI).

2.  Sens des dérivés en M-.

2.1.  Base à objet.

2.2.  Base à régime indirect.

2.3.  Base sans objet ni régime indirect.

petite grammaire du berbère – morphologie du verbe

 

 

Petite grammaire du berbère
par
Fernand BENTOLILA

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La morphologie du verbe

Table des matières

 

 

 

Chapitre 1.  L’aoriste.

1. Verbes purement consonantiques.

1.1. Monolitères.

1.2. Bilitères.

1.3. Trilitères.

1.4. Quadrilitères.

2. Verbes à voyelle.

2.1.  Verbes à voyelle i ou u.

2.2. Verbes à voyelle a.

Chapitre 2. Le prétérit.

1. On ajoute -i au radical de l’aoriste.

2. Alternance vocalique.

3. Prétérit à radical spécifique.

4. Variation du radical en combinaison avec les personnes.

Chapitre 3. Le prétérit négatif.

1. Radical à alternance -i/-a ou -i/-u.

2. Radical sans alternance.

Chapitre 4. L’aoriste  intensif.

1. L’aoriste intensif  sans préfixation de T-.

2. L’aoriste intensif  avec préfixation de T- (ou Ti-).

2.1. L’aoriste intensif  avec préfixation de T-.

2.2. l’aoriste intensif  avec préfixation de Ti-.

3. L’aoriste intensif mixte.

Chapitre 5. Classement des types de verbes.

Chapitre 6. L’impératif.

Chapitre 7. Le participe.

petite grammaire du berbère – syntaxe

 

 

Petite grammaire du berbère
par
Fernand BENTOLILA

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La syntaxe

Table des matières

 

 

 

Chapitre 1.  Le prédicat.

1. Mise au point théorique.

2. Types de syntagmes prédicatifs (plan).

2.1. Syntagmes prédicatifs verbaux.

2.2. Syntagmes prédicatifs non-verbaux.

Chapitre 2. Le sujet.

Chapitre 3. L’objet.

Chapitre 4. La préposition i / mu.

Chapitre 5. Les compléments autonomes.

1. Les adverbes.

2. Les noms.

Chapitre 6. Place des différents compléments du verbe.

          1. L’objet et le régime indirect sont des nominaux. 
          2. L’objet et le régime indirect sont des pronoms personnels.
          3. Place des syntagmes composés d’une préposition de la classe akd et de son régime (pronom personnel).
          4. Anticipation des pronoms personnels objet et régime indirect et des déictiques D/N.
          5. Les adverbes da, diN, dis et Sa, SiN, Sis sont le plus souvent anticipés.

Chapitre 7. Subordonnées sans subordonnant.

          1. Les subordonnées non-spécifiques.
          2. Les subordonnées spécifiques.

Chapitre 8. Subordonnées à pseudo- subordonnant.

Chapitre 9. Subordonnées à subordonnant.

1er sous-groupe :

2ème sous-groupe :

          1. Les subordonnées hypothétiques.
          2. Les subordonnées de cause.
          3. Les subordonnées de temps.

Chapitre 10. L’apposition.

Chapitre 11. Le complément déterminatif.

Chapitre 12. Les propositions relatives.

          1. Relatives au participe.
          2. Relatives avec verbe à une forme personnelle.

Chapitre 13. Les coordonnants.

          1. les coordonnants qui peuvent coordonner des nominaux (noms et pronoms) mais non des verbes : d, la…la, mad.

1.1. le coordonnant d.

1.2. le coordonnant la…la.

          1. le coordonnant aha.
          2. les coordonnants qui peuvent coordonner aussi bien des nominaux que des verbes.

3.1. le coordonnant ama…ama « soit…soit ».

3.2. le coordonnant wala « et non, plutôt que, ou ».

3.3. les coordonnants alternatifs nxD (var. nx) et mad.

petite grammaire du berbère – classes syntaxiques – les verbes

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Petite grammaire du berbère

1ère partie : les classes syntaxiques
par
Fernand BENTOLILA

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Système de notation du berbère

J’utilise le système de notation suivant : voyelles a, i, u ; semi-consonnes w, y ; consonnes b, č, d, f, g, ǧ, h, ḥ, k, l, m, n, q, r, s, ʃ, t, x, z, ʒ, ɣ, ɛ;  et ɛ notent les fricatives pharyngales sourde et sonore, x et ɣ les fricatives vélaires sourde et sonore, h la laryngale (aspiration), q l’occlusive dorso-uvulaire, r la vibrante apicale, č et ǧ les affriquées sourde et sonore. Le point sous la lettre note l’emphase ; le trait sous la lettre note la spirantisation (ex. ) ; le (ʷ) en exposant note la labiovélarisation de la consonne (ex.  kʷ, gʷ). Les majuscules notent les consonnes tendues.

 

 

Chapitre 1. Types d’énoncés

On distingue 3 types d’énoncés : les énoncés assertifs, les énoncés interrogatifs et les énoncés injonctifs. On parle soit pour donner une information (assertion), soit pour demander une information (interrogation), soit pour donner un ordre (injonction).

 

 

Chapitre 2. Les verbes

1.   Un verbe, pour constituer un énoncé assertif ou interrogatif, doit être accompagné d’un indice personnel sujet:

ex. i-ṛaḥ : il est parti ; t-ṛaḥ :elle est partie.

L’indice personnel sujet i (3ème personne du singulier masculin), t (3ème personne du singulier féminin) peut être explicité par un nominal (nom ou pronom) :

iṛaḥ uryaz : l’homme est parti ; tṛaḥ tmṬut : la femme est partie.

Pour simplifier l’exposé, je dirai que uryaz ou tmṬut est le sujet post-posé. Ce sujet peut aussi être antéposé :

aryaz iṛaḥ : l’homme, il est parti, tamṬut tṛaḥ : la femme, elle est partie 1.

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2.     Déterminants grammaticaux du verbe (DGV)

2.1.   Déterminants à valeur aspectuelle

Cette classe comprend trois unités : le prétérit qui présente une variante prétérit négatif (PN) avec la négation, l’aoriste et l’aoriste intensif 2.

 

2.2.   Déterminants à valeur modale

Cette classe comprend 2 unités : La (le réel) et ad (le non-réel).

 

2.3.   Les grands traits du système verbal du berbère

Le prétérit peut apparaître seul, mais l’aoriste et l’aoriste intensif sont, dans le cas le plus général, accompagnés d’un DGV à valeur modale (La avec AI, ad avec A ou AI), comme on le voit dans le tableau suivant où sont classés les syntagmes verbaux3 qui apparaissent dans les énoncés assertifs ou interrogatifs, en tant que prédicats. Chaque SV est caractérisé par une formule abstraite désignant les déterminants présents dans le syntagme, puis exemplifié avec le verbe žr « jeter », à la 3ème personne du singulier.

 

  SV positifs SV négatifs correspondants
  réel  P  i-žru   il a jeté  ur-PN4  ur i-žri  il n’a pas jeté
 La-AI  La  i-Gar  il a l’habitude / il est en train de jeter  uLi-AI  uLi-Gar  il n’a pas l’habitude / il n’est pas en train de jeter 
  non-réel  ad-A  ad  i-žr  il jettera  ur-AI  ur i-Gar  il ne jettera pas
 ad-AI  ad  i-Gar  il jettera (action durative ou répétée)  ur-AI  ur i-Gar  il ne jettera pas

 

On trouve dans la colonne de gauche quatre SV positifs qui s’opposent deux à deux : P et {La – AI} ont en commun une valeur de “réel” et s’opposent à {ad– A} et {ad – AI} qui ont en commun une valeur de non-réel, marquée par ad et rendue ici de façon conventionnelle par le futur français.

Le “réel” rapporte des faits réels qu’il ne situe pas dans le temps divisé : mais, étant donné la réalité des faits, il ne peut s’agir que de passés ou de présents. Les deux syntagmes verbaux du réel (P et La – AI) s’opposent l’un à l’autre par leur valeur aspectuelle : P (i-žru “il a jeté”) rapporte un procès accompli ou un fait précis sans considération de durée (idée verbale pure et simple) ; au contraire La – AI (La i-Gar) rapporte un procès “inaccompli” qui prendra suivant les contextes une valeur de duratif (“être en train de”) ou d’itératif (répétition, habitude). Cette opposition aspectuelle (P ~ La -AI) se maintient même si le verbe est accompagné de la négation : ur – PN (prétérit négatif) s’oppose ainsi à uLi – AI (SV négatif correspondant à La -AI).

Le “non-réel” regroupe différents signifiés dont le noyau commun est le caractère virtuel, abstrait, par opposition au caractère concret du réel. Le non-réel peut ainsi exprimer diverses nuances sémantiques : futur, éventuel, possible, probable, conditionnel, souhait. Dans le non-réel on oppose deux SV positifs : {ad – A} et {ad – AI} ; {ad – A} exprime l’idée verbale pure et simple ; au contraire ad – AI exprime l’aspect duratif ou itératif. Quand le verbe est accompagné de la négation, on ne peut plus opposer ces deux aspects : on ne trouve que le seul SV ur – AI (ur iGar) qui sert de correspondant négatif aussi bien à ad i-žr qu’à ad  iGar ; on dit que l’opposition {ad – A} ~ {ad – AI} est neutralisée dans le contexte de la négation.

 

2.4.  Déterminants à valeur déictique

J’en viens maintenant aux particules d’approche et d’éloignement D et N : il s’agit de deux déterminants grammaticaux du verbe à valeur déictique. D indique un mouvement vers « l’ici réel ». J’appelle « ici réel » la position réelle, effective du locuteur au moment de l’énonciation. En fait, tout se passe comme si le locuteur divisait l’espace en deux portions, l’une englobant l’ici réel, et l’autre englobant tout le reste. Suivant les cas, cet ici réel pourra être très étroit, limité à la petite portion d’espace qu’occupe le locuteur, ou élargi jusqu’à la maison, le quartier, la ville, le pays, la terre entière. La valeur fondamentale de N est “là-bas, pas ici où je parle“. D’emploi plus rare que D, il est plus expressif. Il peut avoir le sens d’un locatif, ou indiquer une direction.

Pour bien décrire leur signifié respectif, il ne faut pas se contenter d’opposer D / N terme à terme, mais avoir recours en outre aux oppositions D / zéro et N / zéro.

Dans la majorité des cas, les commutations sont possibles mais à condition de changer, ou le contexte, ou la situation. La plupart du temps, donc, ce n’est pas le libre choix du locuteur qui dicte l’emploi de D ou de N, mais bien un ensemble de contraintes objectives appartenant, soit à la situation, soit au contexte.

J’ai ainsi dégagé un certain nombre de facteurs pertinents.

 

      • Pour la situation, ce qui compte, c’est :

* En premier lieu, la position respective des protagonistes du procès d’énonciation (locuteur et interlocuteur) ; quelquefois, ce qui est pertinent, ce n’est pas la position actuelle du locuteur, mais sa position passée ou future.

* En second lieu, la position respective des protagonistes du procès de l’événement (actants).

Par exemple, si nous avons deux personnes X et Y et un locuteur Z alignés ainsi,  X___Y___Z :

Le procès « X regarde Y » sera orienté avec D ; mais le procès « Y regarde X » ne pourra pas être orienté avec D.

 

      • Pour le contexte, ce qui compte c’est, d’une part le contenu sémantique du verbe déterminé par D / N et, d’autre part, le développement organique du récit.

Muni de ces instruments d’analyse, j’ai réexaminé toutes les occurrences de D / N de mon corpus (environ 300 pages dactylographiées), en faisant varier chaque fois tous les facteurs pertinents, l’un après l’autre, pour déterminer dans chaque cas le facteur ou la combinaison de facteurs qui justifiaient la présence de D ou de N.

J’ai ainsi obtenu un classement des valeurs et emplois de D et de N, que je présente ici. Dans un souci didactique, pour aider le lecteur non berbérisant à saisir d’emblée les phénomènes étudiés, je n’ai pas donné le texte berbère des exemples.

 

2.4.1. Valeurs et emplois de D

2.4.1.1. Référence à un ici réel

J’appelle ici réel, la position réelle, effective du locuteur au moment de l’énonciation. En fait, tout se passe comme si le locuteur divisait l’espace en deux portions, l’une englobant l’ici réel, et l’autre englobant tout le reste. Suivant les cas, cet ici réel pourra être très étroit, limité à la petite portion d’espace qu’occupe le locuteur, ou élargi jusqu’à la maison, le quartier, la ville, le pays, la terre entière.

(165) “le blé de l’étranger va entrer D” (= dans notre pays)

(886) “le cosmonaute est revenu D” (= sur la terre)

D’une façon plus générale, les mouvements du ciel vers la terre, (oiseaux qui fondent sur une proie au sol), ou des profondeurs de la terre vers la surface du sol, sont orientés avec D (remontée d’un puits, émergence des plantes qui poussent).

2.4.1.2. Absence de référence à un ici réel

2.4.1.2.a.  Syntagmes semi-figés

Par exemple, le verbe “sortir” est presque toujours accompagné de D, comme si l’action de sortir était perçue par un observateur situé à l’extérieur. D ici donne à l’action un caractère concret, souligne l’émergence ; au contraire, “sortir” sans D prend un sens abstrait, général, (“quitter, abandonner”).

Autres exemples : “se lever, croître, naître, puiser, traire, enlever, retirer”.

“il t’a vu D avec les jumelles”

(901) ” et il le filme D

2.4.1.2.b. D dans les récits (actualisant)

Dans les récits, D ne peut pas orienter vers un ici réel ; il sert alors à actualiser le procès : le narrateur décrit l’action comme vue de face. Il y a là tout un jeu subtil mais qui se laisse lire clairement grâce au seul contexte, grâce à ce qu’on peut appeler “le développement organique du récit” :

cf. en fr. “Madame Bovary alla dans sa chambre où Charles vint la rejoindre”.

D se comporte alors comme un anaphorique, dont le référent est à chercher dans le contexte précédent ou suivant ; il signifie “vers le lieu en question”.

(950) “Mohand alla se poster près de la source; bientôt il aperçut une femme noire qui montait D puiser de l’eau.”

(986) “quand par hasard il y a un mariage, les jeunes filles s’habillent bien D” (D = pour la circonstance, pour venir au mariage).

 

2.4.2. Valeurs et emplois de N

La valeur fondamentale de N est “là-bas, pas ici où je parle“. D’emploi plus rare que D, il est plus expressif. Il peut avoir le sens d’un locatif, ou indiquer une direction, et les règles d’emploi varient en fonction de sa valeur.

2.4.2.1. Localisation

Quand il indique une localisation, N sert à souligner une opposition avec l’ici réel du discours, ou la scène principale du récit, ou à rejeter le locatif dans les lointains. Dans tous les cas, l’emploi de N suppose une division de l’espace en deux : un ici et un là-bas ou un ailleurs, une région proche et une région éloignée, un domaine connu et un domaine inconnu.

(238) “il est N ici chez des camarades” (tout près mais pas ici où nous parlons)

(424) “il moissonne par terre et dépique N dans le ciel”

(398) “il se retrouva N au pays des ogres”

(22) “il en sort beaucoup de pus qui était N à l’intérieur”

Avec des verbes comme “laisser” ou “rester“, N localise le procès à l’endroit où était précédemment l’actant principal :

(474) “il prépara le repas dans une marmite qu’il suspendit au plafond ; il lança un caillou sur la marmite : la viande tomba D, la sauce resta N (en haut).”

2.4.2.2. Direction

Quand N indique une direction, avec des verbes de mouvement comme “aller, arriver, apporter“, son emploi n’est plus laissé à la liberté du locuteur, il est soumis à certaines conditions :

a) Le mouvement ne doit pas s’effectuer vers l’ici réel du locuteur.

b) Le mouvement doit s’effectuer vers un endroit où j’étais, où je serai moi qui parle, ou bien vers un endroit où se trouvait, où se trouve mon interlocuteur.

(382) “pourquoi n’es-tu pas venu me retrouver N ?” (là-bas à l’endroit convenu où je t’attendais mais où je ne suis plus).

(50) “apportez-nous N de quoi faire du thé” (dans cette pièce où nous allons nous rendre).

Quand N indique que le mouvement se fait vers l’interlocuteur, cette valeur peut être précisée par le contexte (pronom de 2ème  personne), ou par la situation (conversation téléphonique ou lettre).

(778) “vous viendrez D chez nous, nous irons N chez vous”.

 

Je terminerai en rappelant l’intérêt que présente pour le linguiste le fonctionnement du couple D / N. A partir d’une valeur première déictique se développent des emplois d’une subtilité et d’une complexité qui forcent notre admiration. Cette création de la langue berbère me paraissait tellement extraordinaire que j’ai mis longtemps, au cours de l’enquête, à l’accepter, multipliant les consultations de locuteurs natifs sur le même exemple : peine perdue ou plutôt peine gagnée car ils étaient tous d’accord. Libre au lecteur sceptique de reprendre à son compte ces investigations passionnantes !

 

2.5. Le cas du participe

Le verbe au participe ne peut pas constituer un énoncé assertif mais il apparaît dans des énoncés interrogatifs, dans les relatives et après le focalisateur ay.

Le participe se forme en préfixant i- et en suffixant -n au thème du verbe (A, P, PN, AI)5.

Si le thème a une voyelle finale non-constante –i / -a le participe est en –an : bɣi/a « vouloir » ; ® i-bɣa-n.

Si le thème a une voyelle finale non-constante –i / -u le participe est en –in : žri/u « jeter » ; ® i-žri-n.

Je récapitule dans un tableau les SV au participe:

 

  SV positifs SV négatifs correspondants
  réel  P  i-žrin    ayant jeté  ur-PN  ur i-žrin  n’ayant pas jeté
 AI  i-Garn  ayant l’habitude / étant en train de jeter  uLi-AI  uLi-Garn  n’ayant pas l’habitude / n’étant pas en train de jeter 
  non-réel  ɣa-A  ɣa  i-žrn  devant jeter  ur-AI  ur i-Garn  ne devant pas jeter
 ɣa-AI  ɣa  i-Garn  devant jeter (action durative ou répétée)  ur-AI  ur i-Gar  ne devant pas jeter

 

2.6. Le cas de l’impératif

L’impératif sert à réaliser une opération énonciative particulière à savoir l’injonction.

Dans les injonctions positives on peut opposer 2 aspects (A vs AI) : žr « jette (une fois) » vs Gar « jette ! (duratif / itératif) ».

A la personne 2 (2ème sg) l’impératif positif se confond avec le thème de A ou de AI : žr, Gar ; le négatif se forme avec ad ur + AI : ad ur Gar.

A la personne 5 (2ème pl) l’impératif positif se forme en suffixant m (pour le masculin) ou nt (pour le féminin) au thème de A ou de AI : žrm, Garm vs žrnt, Garnt ; le négatif se forme avec ad ur + AI : ad ur Garm vs ad ur Garnt.

A la personne 4 (1ère  pl) l’impératif positif se forme en suffixant ax aux formes des personnes 2 ou 5 : žr-ax, žrm-ax, žrnt-ax ; au négatif ax se place entre ad ur et le thème du verbe : ad ur ax Gar, ad ur ax Garm, ad ur ax Garnt.

 


 

Notes:

1  Lionel Galand voit là 2 fonctions différentes : il désigne aryaz (sujet antéposé) comme un indicateur de thème et uryaz (sujet post-posé comme un complément explicatif.

2  Désormais je dirai P pour prétérit, A pour aoriste et AI pour aoriste intensif.

3 Désormais je dirai SV pour syntagme verbal. Un SV comprend un lexème verbal accompagné d’un ou plusieurs déterminants.

4  PN désigne par abréviation le prétérit négatif. Il s’agit d’une simple variante du prétérit c’est-à-dire de la forme que prend le prétérit quand le verbe est accompagné de la négation.

5  J’appelle thème l’amalgame du radical du verbe et de son déterminant aspectuel, à savoir A, P, PN, AI.

petite grammaire du berbère – classes syntaxiques

 

 

Petite grammaire du berbère
par
Fernand BENTOLILA

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Les classes syntaxiques

Table des matières

 

 

 

Chapitre 1. Types d’énoncés.

Chapitre 2. Les verbes.

        1. Le sujet du verbe.
        2. Déterminants grammaticaux du verbe (DGV).
        3. Déterminants à valeur aspectuelle.
        4. Déterminants à valeur modale.
        5. Les grands traits du système verbal du berbère.
        6. Déterminants à valeur déictique.
        7. Le cas du participe.
        8. Le cas de l’impératif.

Chapitre 3. Les noms. 

        1. Types d’énoncés.
        2. Déterminants grammaticaux du nom (DGN).
        3. La variation d’état.
        4. Note sur le genre.

Chapitre 4. Les nominaux numéraux.

        1. Types d’énoncés.
        2. Déterminants grammaticaux des nominaux numéraux.
        3. Liste des unités.
        4. Les nominaux ordinaux.

Chapitre 5. Les pronoms personnels.

        1. Types d’énoncés.
        2. Déterminants.
        3. Morphologie.

Chapitre 6. Les pronoms wi / ti « celui / celle ».

        1. Déterminants obligatoires.
        2. Enoncé non-verbal.
        3. Déterminants.
        4. Morphologie des pronoms démonstratifs wu, wiN, udin.
        5. Morphologie des pronoms possessifs.

Chapitre 7.  ay.

        1. Les pronoms démonstratifs de valeur neutre.
        2. Enoncé non verbal.
        3. Focalisateur.
        4. Présence de ay obligatoire.

Chapitre 8. Les pronoms interrogatifs.

        1. Les unités.
        2. Le verbe est au participe ou à un mode personnel.

2.1. participe

2.2. verbe à un mode personnel.

        1. maTa en énoncé non verbal

Chapitre 9. Les pronoms indéfinis

Chapitre 10.  Les quantitatifs.

Chapitre 11.  Les pronoms totalisants.

Chapitre 12.  Les présentatifs.

Chapitre 13. Les marqueurs d’interrogation totale (à réponse oui / non) : ma et is « est-ce que ? ».

Chapitre 14. La négation.

        1. ur.
        2. urĞiN.
        3. usar.
        4. Opposition urĞiN vs usar.

Ch. 15. aK.

        1. Noms et pronoms en din.
        2. Unités interrogatives.

2.1. Nominaux interrogatifs wi, may, maTa, mšḥal.

2.2. Le DGN man.

2.3. Les adverbes interrogatifs mani, mlmi, mšḥal, mism.

2.4. tour idiomatique.

 

Ch. 16. Les adverbes.

        1. Peut-on parler d’adverbes en berbère ?.
        2. Adverbes de lieu et de temps.
        3. Composés démonstratifs.
        4. Adverbes de nom.
        5. Prépositions fonctionnant comme des adverbes.
        6. Adverbes divers.
        7. Conclusion.

Ch. 17. Les prépositions.

        1. Classe des prépositions qui peuvent gouverner un pronom interrogatif.
        2. Classe des prépositions qui ne peuvent pas gouverner un pronom interrogatif.

2.1.  pronom personnel régime indirect.

2.2. pronom personnel complément déterminatif.

        1. al « jusqu’à », bla « sans », qbl « avant ».
        2. žar « entre », am « comme ».

Ch. 18. Les subordonnants.

Ch. 19. Les coordonnants.

Ch. 20. Les marqueurs de thème.

        1. d marqueur de thème après is “c’est que, est-ce que, que, parce que”.

1.1.  is outil d’interrogation totale.

1.2. is introduisant une proposition substantive.

        1. i marqueur de thème.

2.1. i + nom.

2.2.  i + nom + énoncé interrogatif.

        1. Thématisation dans les SV dépendants ou dans les propositions subordonnées.

3.1 SV compléments.

3.2. Les interrogatives indirectes et les propositions substantives : le cas de la prolepse.

 

Ch. 21. Les mots-phrases.

Ch. 22. Les unités asyntaxiques.

        1. Unités impératives.
        2. Unités émotives (jurons).
        3. Onomatopées. 

 

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